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Réduction mammaire : je voulais passer à un bonnet C mais le chirurgien ne m’a pas écoutée

Publié le

par Lisa Drian

© Getty images

Entre remarques déplacées du médecin et sexisme ambiant, Camille raconte.

845 000 vues, 1 245 commentaires d’indignations. C’est sur TikTok que Camille a fait connaître son histoire, en répondant à la question :"What is the most sexist thing a man has ever said to you ?" [Quelle est la chose la plus sexiste qu’un homme t’ait dite ?]

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Retour cinq ans en arrière, lorsqu’elle a 19 ans. À l’époque, la jeune femme fait un bonnet K. Pour elle, une réduction mammaire est une nécessité. Au-delà des maux de dos, des vêtements ou de la lingerie inadaptés, elle parle d’une question de "bien-être". Des souvenirs liés à sa poitrine lorsqu’elle était jeune, elle en a en pagaille. Ils ne sont jamais agréables ni positifs : "Quand il fallait aller à la piscine à l’école, c’était une torture."

Cette torture, c’est le regard des autres, mais aussi le sien. Et il lui fait mal : "Ce regard constant, posé sur moi non pas en tant que personne mais sur ma poitrine en tant qu’objet, ça m’obligeait à me dissocier de cette personne-là et à ne pas l’accepter comme telle. C’est pour ça que j’ai voulu faire cette opération." Le problème pour Camille reste toujours le même : l’hypersexualisation lorsqu’on a une forte poitrine. "Quand on 13 ans et qu’on fait un bonnet D, on est automatiquement considérée comme une femme de 20 ans", analyse-t-elle.

Une décision mûrement réfléchie

Sa décision est prise. Elle aura mis cinq ans à convaincre ses parents. Juin 2015, direction le Liban, où ses parents habitent. La convalescence de l’opération est lourde, il lui semble donc tout naturel d’aller se faire opérer dans ce pays, réputé pour la chirurgie esthétique, plutôt que de se remettre de l’opération seule dans son appartement parisien.

Dès le départ, les choses sont très claires. Camille veut passer d’un bonnet K à un bonnet D, voire un C, qui se trouve facilement dans le commerce. Le jour de l’opération, l’assistante lui demande : “Si on a le choix entre opérer plus gros ou plus petit, qu’est-ce que tu préfères ?" Elle répond : "Plus petit." L’assistante insiste : "Et si on ne peut pas faire un D, entre un double D ou un C, tu préfères quoi ?" Sans aucune hésitation, Camille réplique : "Un C."

"C’est pile la bonne taille pour rentrer dans la main d’un honnête homme"

Aucune ambiguïté donc. Seulement voilà, une fois tous les bandages définitivement enlevés, le rendu n’est pas celui escompté : "Quand [le chirurgien] m’enlève les bandages, c’est moche. Mais je me dis que c’est normal, ça vient d’être fait il y a deux mois." Le chirurgien se permet alors des réflexions déplacées et teintées de sexisme. Il affirme d’abord que c’est "du bon travail" puis enchaîne tout en posant sa main sur son sein : "Regarde, c’est pile la bonne taille pour rentrer dans la main d’un honnête homme."

Sous le choc, Camille ne dit rien. Puis les jours passent et c’est la douche froide : "Je vois que ce qu’il m’a dit est totalement faux, je ne fais pas la taille que j’ai demandée, j’ai des cicatrices qui font 4 cm de largeur." Pour le chirurgien, aucune inquiétude à avoir.

Il propose même au passage à sa patiente une nouvelle opération pour réduire la taille des cicatrices, lifter et remonter la poitrine pour arriver au bonnet D demandé. Cerise sur le gâteau, il lui offre une ristourne sur la prochaine opération. Hors de question pour elle que cet homme la touche à nouveau. Elle n’a pas été remboursée par la Sécurité sociale, puisqu’une réduction mammaire au Liban est considérée comme une opération purement esthétique. En tout, 6 000 dollars ont déjà été dépensés.

"Votre poitrine ne ressemble pas à une poitrine […] on vous a charcutée"

Après l’opération, rien n’a changé pour Camille. Cette poitrine qu’elle désirait chérir, elle l’invisibilise à nouveau : "[Ma poitrine], c’était quelque chose que je mettais de côté, que je regardais le moins possible. C’est comme si j’avais un flou au niveau de ma poitrine, je l’ai complètement annihilée dans ma tête. Je ne la considérais que lorsqu’elle était dans un soutien-gorge, donc lorsqu’elle était cachée ou avec des vêtements par-dessus."

Il y a six mois, elle a décide de retourner chez un chirurgien, cette fois à Paris, pour qu’il arrange les choses. Mais une fois encore, c’est la déception :

"Pour moi, j’étais ratée en termes de cicatrices. Il m’a auscultée et m’a dit : 'Ce n’est plus d’une réduction de cicatrices dont vous avez besoin. Ne le prenez pas mal, mais votre poitrine ne ressemble pas à une poitrine. Écoutez, moi je vais vous le dire : on vous a charcutée. Il faut reprendre totalement le travail.' Le soir-même j’ai explosé en pleurs en me disant que c’était irrécupérable."

Du déni vers l’acceptation

Il aura fallu quatre ans et demi à Camille pour qu’elle accepte qu’elle a été "ratée". Quatre ans et demi pour se considérer comme une victime. C’est à travers le réseau social où elle a posté sa vidéo qu’elle a eu le déclic. C’est grâce aux centaines de messages, qu’elle se rend compte de la gravité de la situation, lorsque les utilisateurs lui conseillent de saisir la justice. "Les gens ne réagissent pas à la remarque du chirurgien mais à l’opération qui s’est mal passée", explique-t-elle. Avant de poursuivre : "C’est à partir de là que je m’attribue le mot 'victime'. C’est à partir de là que TikTok, un réseau social, m’a fait me rendre compte de la réalité de la situation." 

Mais cela fait cinq ans et demi qu’elle a été opérée, le délai de prescription au Liban est de quatre ans. Impossible donc, d’obtenir réparation. Si elle se refait opérer, en plus du coût, Camille a de grandes chances de perdre toute sensibilité. Aujourd’hui, un mot lui vient en bouche, le "dégoût". "Pour moi, [le chirurgien] a essayé de tromper mon discernement, il a essayé de se faire de l’argent sur le dos d’une personne qui était désespérée", conclut-elle.

"Il faut garder une preuve de tout" 

Si elle devait retenir trois conseils, Camille n’hésite pas pour le premier : "Pour moi, la chose la plus importante est de ne pas se réduire à un seul avis." Au moins trois regards différents sont nécessaires selon la jeune femme, quitte à ce que la démarche prenne un peu plus de temps. "Faire une erreur irréversible sur son corps, ce n’est pas quelque chose qu’on doit prendre à la légère", affirme-t-elle. Elle espère que sa mésaventure servira à d’autres femmes. Certains praticiens font d’ailleurs payer uniquement la première séance, puis celles qui précèdent l’opération peuvent être gratuites.

Conseil  n°2 : "Il faut garder une preuve de tout, écrite ou enregistrée. Enregistrée, c’est-à-dire que la personne doit être au courant. Et si la moindre chose ne convient pas, il faut le dire, que ce soit par mail ou par courrier. Il faut exprimer le fait que ça n’aille pas." Accord tacite et franchise semblent être les mots d’ordre pour une telle opération. 

Enfin, l’ancienne patiente conseille de ne surtout pas attendre. "Un chirurgien qui a raté va vous dire 'Il faut attendre que ça cicatrise'. Sauf qu’au bout de quatre ans, il n’est plus possible de le poursuivre [en justice]Aucun expert médical n’est capable de faire une expertise sur une chirurgie qui a plus de quatre ans." Autant choisir la bonne personne et établir une relation de confiance avant de se lancer dans une telle opération. 

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